La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourrait transformer bien davantage que la circulation des marchandises sur le continent. Elle est également appelée à modifier en profondeur la manière dont les Africains travaillent, créent et collaborent, estime Emily Mburu-Ndoria, directrice du commerce des services au Secrétariat de la ZLECAf.
Dans un entretien accordé au podcast de l’organisation, la responsable a présenté le Protocole sur le commerce des services comme un instrument stratégique pour ouvrir de nouvelles opportunités à une large catégorie de professionnels, des musiciens et créateurs de mode aux avocats, infirmiers et autres prestataires de services.
« Il n’y a pas de commerce de marchandises sans commerce des services », a-t-elle rappelé, soulignant le rôle essentiel du transport, de la logistique, des télécommunications et des services financiers dans la circulation des biens à travers les frontières africaines.
Le Protocole couvre douze grands secteurs de services. Cinq d’entre eux ont été retenus comme prioritaires pour les négociations : les services aux entreprises, les services de communication, les services financiers, le tourisme et les transports.

Le potentiel du commerce des services s’est notamment illustré lors de l’initiative Creative Connect Africa, organisée à Accra, au Ghana. La rencontre a réuni de jeunes créateurs africains issus de la musique, du cinéma et de la mode.
Pour Emily Mburu-Ndoria, cet événement a permis de mettre en évidence un déficit de connaissance du rôle que peut jouer la ZLECAf dans le développement des industries créatives.
« Tout le monde entend parler de la circulation des marchandises. Ils ne savaient pas qu’il est aussi possible de faire circuler la musique d’un pays à l’autre », a-t-elle expliqué.
L’enjeu réside précisément dans la complémentarité des différents instruments de la ZLECAf. Dans le secteur de la mode, par exemple, les vêtements relèvent du commerce des marchandises, tandis que la création et la conception constituent des services. De leur côté, les droits de propriété intellectuelle protègent les œuvres, alors que le commerce numérique facilite leur diffusion sur des plateformes internationales.
Cette articulation entre biens, services, propriété intellectuelle et numérique pourrait ainsi favoriser l’émergence de chaînes de valeur africaines plus intégrées.
La mobilité des compétences demeure toutefois l’un des principaux défis à relever. La responsable du commerce des services déplore l’absence de mécanismes harmonisés permettant la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles entre les pays africains.
« Pourquoi est-il plus facile pour le Royaume-Uni de reconnaître mes qualifications en tant que Kényane que pour le Ghana de les reconnaître ? », s’est-elle interrogée.
Selon elle, cette situation s’explique notamment par des perceptions héritées de l’histoire et par la persistance de certaines barrières institutionnelles entre les pays africains.
Elle rappelle qu’auparavant, la mobilité des compétences sur le continent était parfois plus fluide. Des enseignants ghanéens ont ainsi exercé au Kenya, tout comme un ancien président de la Cour suprême du Ghana.
Pour répondre à cet enjeu, le Secrétariat de la ZLECAf travaille à l’élaboration de lignes directrices relatives aux accords de reconnaissance mutuelle (ARM) et aux accords de reconnaissance sectoriels.
Au-delà des négociations commerciales, l’ambition est de construire un véritable marché continental des services, dans lequel les professionnels africains pourraient plus facilement accéder aux marchés des autres pays.
Pour la ZLECAf, la réussite de cette intégration dépendra autant de la suppression des barrières réglementaires que de la capacité des États à reconnaître les compétences, à faciliter la mobilité professionnelle et à connecter les créateurs africains aux marchés régionaux et internationaux.
Dans cette perspective, le commerce des services apparaît comme l’un des piliers de la transformation économique du continent. Il ne s’agit plus seulement de faire circuler des produits « Made in Africa », mais également de permettre aux talents, aux compétences, aux idées et aux créations africaines de franchir plus facilement les frontières.














