En avril 2026, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) a officiellement lancé à Tanger, au Maroc, son initiative majeure intitulée « Transformer le financement de la santé en Afrique », matérialisée par la campagne globale #InvestInHealthAfrica. Cet événement s’est tenu en marge de la 58ᵉ session de la Conférence des ministres africains des Finances, de la Planification et du Développement économique (CoM2026). Cette initiative vise à opérer un changement de paradigme : cesser de considérer la santé comme une simple dépense sociale pour la repositionner comme un investissement économique productif. La santé constitue en effet un levier essentiel de la croissance économique en Afrique. « Le secteur de la santé africain souffre non seulement d’un déficit de financement, mais aussi d’un manque de confiance. Or, la confiance, contrairement au capital, ne s’emprunte pas. Elle se construit. Ce que nous voulons avec cette initiative, c’est montrer, non pas aux ministres de la Santé qui comprennent déjà très bien la problématique, mais aux ministres des Finances, qu’il existe une autre manière de considérer cette question : investir dans la santé, c’est aussi investir dans la croissance économique », a déclaré le chef de cabinet de la CEA, M. Aboubakri Diaw, dans une interview exclusive accordée à Économie & Développement lors de sa mission au Togo auprès du gouvernement et des partenaires, consacrée au financement du développement et de la santé.
Économie & Développement: En considérant la santé non seulement comme une dépense sociale, mais aussi comme un investissement, que signifie concrètement cette approche ?
M. Aboubakri Diaw: Vous avez bien fait de mentionner Tanger, parce que cette initiative s’inscrit dans la continuité de la demande formulée par les ministres des Finances et de l’Économie, qui souhaitent que la santé soit perçue comme un investissement économique et non comme une simple dépense sociale. Concrètement, cela signifie que l’État investit dans la santé, l’éducation et les infrastructures. À la différence d’une famille, l’État accomplit une mission de service public. Mais la question que nous devons nous poser est la suivante : qu’est-ce que ces dépenses rapportent à l’État et à l’économie ? Jusqu’à présent, les dépenses de santé sont souvent perçues comme une simple charge, sans que l’on mette suffisamment en évidence leur contrepartie économique. Lorsqu’un enfant malade ne va pas à l’école, cela représente un coût. Lorsqu’un fonctionnaire malade ne peut pas se rendre au travail, cela a également un coût. De même, lorsqu’une entreprise construit des routes, mais que son personnel tombe malade, cela génère des pertes de productivité.
À travers cette initiative, nous voulons donc démontrer que les investissements dans la santé peuvent être mesurés et suivis afin de s’assurer qu’ils restent dans le cadre budgétaire et réglementaire, mais également montrer aux ministres des Finances que l’investissement dans la santé ne consiste pas seulement à construire un centre de santé. Il permet aussi de créer des emplois, d’améliorer la productivité et de réduire, dans d’autres domaines, certaines dépenses supportées par l’État. Cette transition dans la manière de penser a notamment fait l’objet d’une rencontre à Addis-Abeba, il y a quelques jours, dans le cadre des travaux menés avec quatre pays précurseurs pour approfondir la matrice de comptabilité sociale. Cette matrice permet d’analyser les différents effets d’un investissement : d’un côté, les inputs, c’est-à-dire ce qui est injecté dans le système, et de l’autre, les outputs, c’est-à-dire ce qui en ressort après l’investissement dans une catégorie donnée du secteur de la santé.
En quoi les investissements dans le secteur de la santé continuent-ils à renforcer le capital humain d’un pays ?
L’aspect le plus important est de comprendre ce qui constitue le capital humain. Il s’agit notamment d’une population en bonne santé et bien éduquée, capable de contribuer pleinement au développement économique du pays. Si, par exemple, la dimension sanitaire n’est pas intégrée à la réflexion globale sur les dépenses publiques et les progrès économiques, nous perdons une partie importante de l’analyse.
Le capital humain repose notamment sur deux composantes essentielles : l’éducation et la santé. Ces deux secteurs sont fondamentaux pour le développement économique, car une population qui n’est ni éduquée ni en bonne santé ne peut contribuer au développement économique de la manière dont elle devrait le faire.
Ce que nous voulons montrer avec cette initiative, ce n’est donc pas seulement aux ministres de la Santé, qui comprennent déjà très bien ces enjeux, mais surtout aux ministres des Finances, qu’il existe une autre manière de considérer la question.
Investir dans la santé, c’est aussi investir dans la croissance économique. C’est contribuer à élargir l’activité économique et, par conséquent, les recettes fiscales de l’État. C’est également investir dans des infrastructures et des équipements durables. De la même manière que la construction d’une route produit des effets économiques sur une région, la construction d’un hôpital peut également générer des impacts importants, notamment en matière d’emplois, de services, de productivité et de développement local.
Quel est le lien entre l’état de santé de la population et la productivité de l’économie ?
Prenons l’exemple de la Covid-19. Nous nous souvenons tous de ce qui s’est passé : des champs, des écoles, des boutiques et des administrations ont été fermés, tandis que les voyages ont été interrompus. Ce qui avait commencé comme un problème sanitaire est devenu l’un des plus importants chocs économiques que le monde ait connus. Lorsque nous évaluons aujourd’hui les impacts de la Covid-19 sur l’économie mondiale, nous constatons que certains pays n’ont pas encore totalement rattrapé le retard accumulé. Ce retard doit progressivement être résorbé.
C’est précisément ce type de situation que nous voulons éviter en mettant en place des structures sanitaires suffisamment solides pour que, demain, face à une épidémie similaire à la Covid-19, l’économie puisse continuer à fonctionner.
Nous devons pouvoir poursuivre le financement de notre développement sans que celui-ci soit fortement affecté par de tels événements. C’est le lien direct entre la santé et la productivité économique, et je pense que l’exemple de la Covid-19 est récent et particulièrement parlant.
Ce que nous souhaitons, c’est que, face à une telle situation, les premières réponses puissent venir des pays eux-mêmes et qu’ils soient capables de limiter l’impact d’une pandémie sur leur économie.
Au début de la Covid-19, nous avons vu comment les pays africains se battaient pour trouver des vaccins partout dans le monde. Imaginez maintenant un pays qui ne dispose d’aucune capacité de production de vaccins : peut-on mesurer l’impact qu’une telle dépendance pourrait avoir sur son économie ? C’est précisément à ce niveau que nous voulons apporter des solutions et nous préparer à l’éventualité d’une nouvelle pandémie similaire.
Le Togo est l’un des premiers pays où la CEA traduit cette initiative au niveau national. À ce stade, que vous apprend l’analyse préliminaire de la situation togolaise, et comment allez-vous travailler avec le gouvernement pour parvenir à une compréhension commune des priorités et des pistes d’action ?
C’est le gouvernement qui assure le leadership, et toutes les institutions sont là pour l’accompagner dans l’atteinte de ses objectifs.
À la sortie de la Covid-19, les pays ont commencé à se préparer davantage. Le Togo, par exemple, a mis en place l’Assurance maladie universelle, avec une couverture étendue au secteur informel. Ce que nous faisons consiste à aider les pays à assurer la durabilité de ces projets déjà engagés sur le terrain. Prenons l’exemple de l’assurance maladie. Nous constatons malheureusement que près de 60 % des dépenses de santé sont supportées par les ménages. La question est donc de savoir ce que nous pouvons faire, avec les gouvernements, pour mettre en place des outils innovants et des mécanismes de financement permettant de pérenniser l’Assurance maladie universelle tout en réduisant son coût pour la population.
C’est un premier aspect.
S’agissant des analyses préliminaires, nous travaillons à partir des données disponibles. Nous sommes actuellement en discussion avec le gouvernement afin d’avoir accès à d’autres données. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de notre mission à Lomé : discuter avec les autorités et mettre en place un protocole d’échange de données.
La lecture des données actuellement disponibles s’aligne globalement sur ce que le gouvernement a déjà annoncé, mais également sur les tendances observées dans des pays comparables.
J’ai déjà évoqué le niveau élevé des dépenses de santé supportées par les ménages. Il faut également prendre en compte le niveau de la dette du pays, qui est relativement important, ainsi que le système de taxation, dont la capacité demeure limitée notamment en raison du poids du secteur informel.
Ce sont des éléments qui ressortent déjà des données disponibles en accès libre. Ce que nous voulons désormais, c’est confirmer ces données avec le gouvernement, accéder aux informations auxquelles nous n’avons pas encore accès afin de compléter nos analyses, puis convenir avec les autorités de l’option la mieux adaptée. Nous devons discuter de ce qui est le plus pertinent pour répondre aux problèmes identifiés. Cela peut concerner l’accessibilité aux ressources locales, le développement des ressources domestiques, une taxation particulière, la restructuration ou la transformation de la dette en outil d’investissement, ou encore la mise en place de mécanismes plus attractifs pour mobiliser les financements extérieurs de la diaspora.
Nous n’avons pas encore une formule définitive. Nous voulons simplement identifier des solutions adaptées aux problèmes que le gouvernement connaît mieux que quiconque, parce qu’il est au contact direct de sa population. Nous voulons donc écouter le Togo et comprendre ses priorités. De notre côté, nous apporterons des outils, des échanges d’expériences et les enseignements tirés de mesures qui ont fonctionné dans d’autres pays.
Et si le gouvernement et la CEA se mettent d’accord sur le concept, quelles seront les premières solutions ?
L’assurance maladie fonctionne mieux lorsque le secteur privé y participe pleinement. Nous pouvons donc rechercher des solutions permettant de rendre ce secteur attractif, notamment en matière de perspectives et de retour sur investissement.
Mais l’élément essentiel reste véritablement la transparence. Nous allons travailler à renforcer la transparence du secteur à travers la digitalisation, la disponibilité de données fiables et traçables, ainsi que la mise en place d’audits structurels et permanents.
Cette transparence permettra d’apporter davantage de visibilité au secteur et, par conséquent, d’attirer les investisseurs privés.
Si l’on se plaint aujourd’hui de la faible participation du secteur privé dans certains projets, l’une des raisons peut être le manque de transparence. Il faut donc créer un environnement transparent et suffisamment sécurisé. Une fois ces conditions réunies, le secteur privé pourra davantage s’engager, et nous pourrons créer un cercle vertueux autour du financement de la santé.
Propos recueillis par GADAH Joseph














